Le sentier qui ne monte plus

5/3/20262 min read

a view of a valley from a high cliff
a view of a valley from a high cliff

Il y a, dans les Pyrénées-Orientales, des sentiers que l’on commence sans méfiance. Ils ne sont pas impressionnants au départ. Une trace dans la terre, quelques pierres, une pente douce. Rien qui ne laisse penser que le chemin pourrait devenir difficile. On avance naturellement. Et puis, sans vraiment s’en rendre compte, le sentier change. Il devient plus étroit, les pierres roulent sous les pieds, les repères s’espacent.

On continue pourtant, persuadé que cela va redevenir simple. Mais parfois, cela ne redevient pas simple. Le chemin devient irrégulier, on hésite, on regarde derrière soi. Et c’est souvent à ce moment-là que quelque chose se produit, pas dans le paysage, mais en soi : un doute, celui de ne plus être sûr d’être sur le bon chemin.

Beaucoup vivent aujourd’hui quelque chose de semblable. Il y a quelques années encore, la route semblait tracée. Travailler, avancer, construire, faire des efforts, progresser, s’élever un peu. Ce n’était pas toujours facile, mais le mouvement était clair. Puis, progressivement, quelque chose s’est déplacé. Les repères ont changé.

Ce qui semblait acquis devient incertain, ce qui paraissait stable devient fragile. Les règles du jeu ne sont plus tout à fait les mêmes. Et comme sur ce sentier de montagne, on continue d’avancer, mais avec une sensation nouvelle : celle de ne plus savoir exactement où l’on se situe.

Ce sentiment n’est pas toujours formulé. Il se manifeste autrement, par une fatigue diffuse, une irritation silencieuse, cette impression étrange que les efforts fournis ne produisent plus les mêmes résultats. Alors certains accélèrent, d’autres s’arrêtent, certains cherchent un autre chemin, d’autres restent immobiles en espérant que le paysage redevienne familier.

Mais le sentier, lui, ne redevient pas ce qu’il était. Dans ces moments-là, une erreur fréquente consiste à vouloir aller plus vite, comme si la vitesse pouvait compenser le manque de clarté. Mais en montagne, accélérer sur un terrain instable augmente le risque de chute. La seule chose utile, parfois, est de ralentir, observer, regarder où l’on pose le pied, sentir la texture du sol, repérer les traces, même discrètes. Le chemin n’a pas disparu, il est simplement devenu plus exigeant.

Ce que ces sentiers apprennent, c’est que l’on ne peut pas toujours contrôler le terrain, mais on peut retrouver une manière de marcher, plus attentive, plus consciente, moins automatique. Et souvent, à force d’observer, quelque chose réapparaît. Pas forcément un grand chemin évident, mais une direction, un passage, une continuité.

Dans la vie comme en montagne, il arrive que les repères extérieurs s’effacent, et dans ces moments-là, la seule chose qui reste vraiment accessible, c’est la capacité à faire un pas juste. Pas parfait, juste. Certains découvrent alors que le chemin ne monte plus comme avant, mais qu’il continue autrement, et que parfois, ce n’est pas la hauteur qui compte, c’est la direction.