Donner son avis sans savoir : pourquoi prendre du recul

Pourquoi donner son avis sans savoir sur des sujets que nous connaissons mal ? Des incendies aux réseaux sociaux, apprendre à prendre du recul avant de parler.

8/14/20267 min read

Réflexion sur les incendies et la nécessité de prendre du recul avant de donner son avis
Réflexion sur les incendies et la nécessité de prendre du recul avant de donner son avis

Il suffit parfois d'un événement spectaculaire pour que tout le monde devienne spécialiste.

Un incendie important éclate, des images circulent, les fumées apparaissent au-dessus des villages, les avions passent dans le ciel, les camions rouges se succèdent sur les routes. En quelques heures, les réseaux sociaux se remplissent de commentaires. On explique ce qu'il faudrait faire, ce que les pompiers auraient dû faire, ce que les autorités auraient dû prévoir. Certains connaissent déjà la meilleure stratégie. D'autres savent pourquoi le feu avance, pourquoi il aurait fallu intervenir autrement, pourquoi tel moyen n'a pas été utilisé ou pourquoi tel autre l'a été trop tard.

Et parfois, tout cela est affirmé avec une assurance remarquable.

Ce qui me frappe dans ces moments-là n'est pas tellement que les gens se trompent. Se tromper est humain et personne n'est à l'abri. Ce qui me frappe davantage, c'est la facilité avec laquelle nous pouvons parler avec certitude de choses que nous connaissons en réalité très peu.

J'ai travaillé suffisamment longtemps dans le domaine de la sécurité et de la lutte contre les incendies pour savoir une chose assez simple : plus on connaît un sujet, plus on mesure généralement l'étendue de ce que l'on ne connaît pas.

Et c'est peut-être une bonne définition de l'humilité intellectuelle.

Un incendie n'est jamais simplement un feu.

Vu de l'extérieur, un incendie paraît relativement simple. Il y a des flammes, des fumées, des véhicules, des hommes et des femmes qui interviennent. On imagine facilement qu'il suffit d'envoyer davantage de moyens à l'endroit où brûle le feu pour régler le problème.

Mais derrière quelques images de flammes se trouve une réalité beaucoup plus complexe.

Il faut comprendre le terrain, la végétation, le relief, le vent, l'humidité, l'accessibilité, la vitesse de propagation et les possibilités d'engagement des équipes. Il faut également penser à ce qui se passe quelques kilomètres plus loin. Où seront les prochains foyers ? Quelles habitations doivent être protégées ? Quelle route peut encore être utilisée ? Où les véhicules pourront-ils circuler ? Comment organiser les relèves ? Où ravitailler les personnels ? Comment maintenir des équipes disponibles alors que l'intervention peut durer des heures, voire davantage ?

Et cette réalité opérationnelle n'apparaît presque jamais dans une vidéo de trente secondes.

Une personne qui regarde un incendie depuis son téléphone voit une scène. Les personnes engagées sur le terrain doivent, elles, penser à un système entier.

C'est aussi pour cette raison que je trouve parfois étrange la facilité avec laquelle certains commentaires jugent une intervention à partir d'une seule image. « Pourquoi ils ne passent pas par là ? » « Pourquoi ils n'envoient pas plus de camions ? » « Pourquoi les avions ne larguent-ils pas ici ? » « Pourquoi ils attendent ? »

La question peut être légitime.

La certitude, beaucoup moins.

Car derrière chacune de ces décisions existent des contraintes que l'on ne voit pas. Et même lorsque l'on connaît le métier, on ne connaît jamais la totalité de la situation vécue par ceux qui prennent la décision à cet instant précis.

C'est d'ailleurs quelque chose que mon propre parcours m'a appris. Je peux connaître certains aspects du fonctionnement des secours, de la sécurité ou de la lutte contre les incendies mieux que quelqu'un qui n'y a jamais été confronté. Mais cela ne signifie pas que je connais tout. Il existe des domaines que je maîtrise mal, des situations que je n'ai jamais rencontrées et des décisions dont je ne possède pas tous les éléments pour comprendre la logique.

Connaître un domaine ne donne pas tous les droits d'affirmer. Cela devrait surtout donner davantage de raisons de mesurer ses paroles.

Le problème dépasse largement les incendies.

Nous vivons dans une époque où l'information arrive immédiatement, accompagnée presque systématiquement d'une invitation à réagir. Une vidéo apparaît, un événement se produit, une photographie circule et quelques secondes plus tard chacun peut commenter, partager, condamner ou expliquer.

Le temps nécessaire pour comprendre n'a pourtant pas diminué.

C'est même probablement l'inverse.

Plus l'information est rapide, plus le temps consacré à sa compréhension devrait être précieux.

Nous confondons souvent avoir accès à une information avec comprendre cette information.

Voir une vidéo d'un incendie ne signifie pas comprendre un incendie. Lire quelques articles sur une guerre ne signifie pas comprendre un conflit. Regarder une séquence d'intervention ne signifie pas connaître les contraintes opérationnelles qui l'ont précédée.

L'information brute n'est qu'un morceau de réalité.

Et parfois, c'est précisément parce qu'il nous manque les morceaux que nous devrions nous méfier de notre propre certitude.

Le besoin de parler n'est pas toujours le besoin de comprendre.

Il existe quelque chose d'assez humain derrière cette tendance.

Nous avons rarement envie de dire simplement : « Je ne sais pas. »

Cette phrase paraît presque trop pauvre dans un espace public où chacun est invité à avoir une opinion sur tout. Dire « je ne connais pas suffisamment le sujet » donne parfois l'impression de ne rien avoir à apporter. Alors nous cherchons quelque chose à dire.

Une explication.

Une indignation.

Une conclusion.

Parfois même une petite démonstration de connaissance destinée autant aux autres qu'à nous-mêmes.

Les réseaux sociaux renforcent évidemment ce mécanisme. Une opinion tranchée se remarque davantage qu'une réflexion prudente. Une affirmation catégorique circule mieux qu'une phrase qui commence par « peut-être ». L'émotion attire davantage l'attention que la nuance.

Et lorsqu'un événement touche profondément les gens, cette mécanique devient encore plus forte.

Face à un incendie qui détruit une forêt ou menace des habitations, il est parfaitement compréhensible d'être inquiet, triste ou en colère. L'émotion n'est pas le problème. Elle fait partie de notre humanité.

Le problème apparaît lorsque l'émotion devient immédiatement une explication.

On ressent quelque chose, puis on cherche une cause qui corresponde à ce que l'on ressent. On choisit un responsable. On reconstruit rapidement une logique. Et parce que cette logique nous paraît cohérente, nous finissons par la considérer comme vraie.

C'est ainsi que quelques images peuvent produire des certitudes.

Il existe une idée que j'aime beaucoup : certaines personnes parlent d'un sujet sans même avoir conscience de tout ce qu'elles ignorent à son propos.

Cette phrase pourrait presque être placée au-dessus de nos écrans.

Car l'ignorance la plus difficile à reconnaître n'est pas celle que nous savons avoir. C'est celle dont nous ignorons jusqu'à l'existence.

Je peux savoir que je ne connais pas la médecine. Je peux donc être prudent lorsqu'il s'agit de parler d'une opération chirurgicale.

Mais il existe des domaines dans lesquels nous avons quelques connaissances, quelques expériences personnelles, quelques informations glanées ici ou là. Cette petite connaissance peut alors devenir trompeuse. Elle nous donne suffisamment de vocabulaire pour parler, mais pas nécessairement suffisamment de compréhension pour juger.

C'est peut-être là que se trouve le véritable danger.

Ce n'est pas de parler d'un sujet que l'on ne maîtrise pas. C'est de ne plus savoir que l'on ne le maîtrise pas.

Cela ne signifie évidemment pas qu'il faudrait se taire.

Une société dans laquelle seuls les spécialistes auraient le droit de s'exprimer serait tout aussi inquiétante. Chacun doit pouvoir questionner, demander des explications, exprimer son inquiétude ou son désaccord.

Mais il existe une différence considérable entre poser une question et prétendre connaître la réponse.

Entre dire « je ne comprends pas pourquoi cette stratégie a été choisie » et affirmer « cette stratégie est mauvaise ».

Entre demander pourquoi certains moyens ne sont pas engagés et expliquer avec certitude qu'ils auraient forcément changé l'issue de l'intervention.

La première attitude ouvre une discussion.

La seconde la ferme.

Et cette distinction me semble essentielle aujourd'hui.

Prendre du recul ne signifie pas devenir indifférent. Cela signifie accepter de laisser quelques secondes, quelques minutes ou parfois quelques heures entre ce que l'on ressent et ce que l'on affirme.

Regarder l'information avant de la commenter.

Chercher ce qui manque.

Se demander qui parle, avec quelles connaissances et dans quelles conditions.

Et surtout, se poser une question assez inconfortable :

« Qu'est-ce que je ne sais pas encore sur ce sujet ? »

Cette question change beaucoup de choses.

Elle ne nous empêche pas d'avoir une opinion. Elle nous oblige simplement à la tenir avec un peu moins d'arrogance.

Dans le cas des incendies, cette prudence devrait peut-être commencer par un peu de respect pour la complexité du travail invisible derrière les images que nous voyons. Pompiers volontaires, professionnels, militaires, personnels des services de sécurité civile ou pompiers d'aéroport : beaucoup de métiers et de statuts différents peuvent se retrouver engagés dans une même lutte, avec des missions, des compétences et des contraintes différentes.

Et derrière eux, il existe toute une organisation que les images montrent rarement.

Les relèves, la logistique, les transmissions, la fatigue, les déplacements, le ravitaillement, la coordination, la sécurité des personnels, la protection des populations et des infrastructures. Tout ce qui permet à une opération de durer lorsque les premières heures sont déjà passées et que le feu, lui, continue.

Ce n'est pas spectaculaire.

Mais c'est précisément ce qui permet à une intervention de tenir.

Alors peut-être faudrait-il retrouver quelque chose que notre époque semble avoir perdu : le droit de ne pas avoir immédiatement un avis.

Observer.

Comprendre.

Questionner.

Puis seulement parler.

Ce n'est pas renoncer à son intelligence. C'est probablement lui faire davantage confiance.

Car reconnaître que l'on ne sait pas tout n'est pas une faiblesse. C'est peut-être le point de départ de toute réflexion véritable.

Et finalement, face à un monde qui nous demande sans cesse de réagir, ralentir avant de parler pourrait devenir une forme de lucidité.